Après les incursions de l'Occident, l'Afrique noire, comme les autres pays colonisés, est retournée au statu quo ante. Contrairement à d'autres, elle n'a pas retrouvé en elle-même une culture qui lui aurait permis de poursuivre un développement satisfaisant, parce qu'une telle culture n'y était pas quand la dernière vague de colonisation occidentale a débuté.
En Afrique, au milieu du XIXe siècle, quand a débuté la mise sous tutelle intensive de l'Afrique qui a reçu sa consécration au Traité de Berlin, il n'existait pas une culture « africaine » commune, mais une myriade de petites cultures, en processus de sédimentation par la conquête les unes des autres, dont aucune ne semblait en mesure de s'unir à la culture occidentale pour produire une culture hybride dans laquelle l'Afrique aurait pu se reconnaître.
Prenant acte de cette absence d'une culture africaine partenaire, le colonisateur a donc mis en place les outils d'acculturation, dont la scolarisation est le plus puissant, en en excluant si totalement la réalité locale qu'aucune transfertilisation ne pouvait en résulter, seul un passage réussi ou raté à la culture dominante. L'alternative d'une culture hybride a été simplement écartée.
Normalement, dans une relation aussi inégale, l'Afrique se serait mise totalement à la culture occidentale. Elle n'en a pas eu le temps. Pas le temps, parce que l'occupation effective de l'Afrique a été bien brève, mais surtout parce que la population occidentale les colons n'y ont jamais été assez nombreux pour qu'ils constituent vraiment, hors des villes, un élément significatif de la population.
Le choc des cultures a été ainsi réduit à sa plus simple expression, évitant les frictions, mais aussi l'acculturation spontanée qui découle d'une simple familiarité. Pour l'ensemble des territoires dits colonisés, la présence européenne était presque mythique, tout entière incarnée dans le fonctionnaire n'intervenant qu'en situation officielle.
Les populations rurales africaines n'ont jamais eu avec les Européens des contacts autres que fonctionnels, les contacts inévitables que doit avoir une population conquise avec une force d'occupation. L'Occident a violé l'Afrique par inadvertance, il ne voulait même pas la toucher. Conséquence de cet apartheid de fait, ce n'est que dans les villes, plus précisément dans les capitales, que le contact a été suffisant pour qu'en résulte le passage à la civilisation occidentale d'un nombre significatif d'Africains.
En toute fin de colonisation et durant les années qui ont suivi, on pouvait voir, dans les rues de Dakar, de Brazza et d'Abidjan, des Africains de classe moyenne et même modeste, s'identifiant comme Sénégalais, Congolais ou Ivoiriens, mais tout à fait occidentalisés. Ce sont ces Africains, en apparence totalement occidentalisés qui, avec le temps, introduisant peu à peu dans la culture importée la spécificité venant d'une adaptation aux circonstances et aux conditions locales, en aurait fait une culture hybride propre au pays et à ses gens.
Pour qu'ils y parviennent rapidement, il aurait fallu qu'ils soient nombreux. Pour qu'il y en ait eu assez, il aurait fallu l'influence de centaines de milliers de colons occidentaux en Afrique.., mais on n'a pas vraiment colonisé l'Afrique. On aurait pu avoir le même résultat avec très peu de colons, puisqu'une culture ne diffuse pas tant des gènes que des memes - les conquistadors n'étaient pas si nombreux ! - mais il aurait alors fallu du temps. Des siècles.
C'est l'impact cumulé du nombre trop restreint de colons et d'une période d'occupation trop brève qui a fait que l'embryon de ce qui aurait pu devenir enfin, après des siècles d'interrègne, une culture africaine fonctionnelle, se soit retrouvée au lendemain de la décolonisation, dans une situation de grande faiblesse et ne pouvant compter sur l'amour de personne.
Avec sa pauvreté, sa dépendance totale envers le monde développé qui ne soustrait de son exclusion que quelques secteurs économiques où il est encore possible de l'exploiter, son impuissance manifeste à susciter en son sein le leadership qui pourrait la sortir de son malheur, l'Afrique subsaharienne ne permet pas aujourd'hui vraiment d'espoir.