Il l'a fait en faisant des « dons » aux pays sous-développés, surtout dans le secteur alimentaire. En donnant ses produits, plutôt que de les vendre, le monde développé a pu substituer facilement ses excédents commerciaux aux denrées et produits locaux et a naturellement causé la faillite des agricultures de subsistance. Les terres, devenues sans rentabilité pour les petits paysans, ont alors été acquises par des compagnies transnationales et affectées à des monocultures pour exportation, café, cacao, etc.
Les paysans ruinés ont été, dans les limites du besoin qu'on en avait, sans plus, transformés en travailleurs agricoles et utilisés dans ces monocultures, au plus bas salaire possible. Les autres ont dû migrer vers les bidonvilles, en banlieue de nouvelles mégalopoles, pour s'y agglutiner en un lumpenprolétariat d'où pourrait bien un jour sortir celui ou ceux qui seront notre Némésis.
Ce sabotage des petites exploitations agricoles des pays sous-développés est venu parfaire la mainmise des intérêts étrangers sur le secteur primaire, dont les branches minières, pétrolière, forestière étaient déjà sous le contrôle de ces derniers. Ceci a non seulement éliminé la possibilité que ces pays puissent maintenir une autosuffisance alimentaire, mais a eu aussi pour résultat d'empêcher que se constitue jamais un capital local qui aurait permis la création d'entreprises dans le secteur secondaire.
Dans le secteur secondaire, les pays sous-développés, déjà derniers arrivants sur la scène industrielle mondiale, ont eu le handicap supplémentaire de dépendre entièrement, pour la capitalisation de leurs industries, de la bonne volonté des pays développés c'est-à-dire de la bonne volonté de leurs concurrents déjà en place. Le développement industriel des pays sous-développés n'a donc pu qu'obéir à la rationalité de ceux qui assuraient son financement, une rationalité diamétralement opposée aux intérêts de ces pays eux-mêmes.
Sans secteur primaire ni secondaire rentable pour leur économie propre, pas de création de richesse matérielle. Les pays sous-développés ont donc été réduits à une mendicité structurelle systémique : la prémisse de base du fonctionnement de leurs économies est qu'elles seront déficitaires et que l'ajustement se fera par une écriture aux livres, disant qu'un « don » a été obtenu ou qu'une dette a été contractée dont il est sous-entendu qu'elle ne sera pas remboursée.
Les fonds générés pour la consommation ne pouvant pas supporter une structure de services modernes, ce qui y a été mis en place à ce titre dans les pays sous-développés a donc revêtu la forme de petits îlots de services, à l'usage exclusif des expatriés et d'une petite bourgeoisie locale. À ce quadrillage sommaire, on a surimposé un fonctionnariat qui ne sert pas à offrir des services, mais à créer des emplois, largement superflus, uniquement ou presque pour justifier la distribution, sous forme de salaires, de la part minimale, nécessaire pour que le pays ne se désintègre pas, des recettes obtenues de cette mendicité systémique.
Sans primaire, secondaire ni tertiaire adéquat, il n'existe, comme possibilité réelle d'enrichissement dans les pays sous-développés, que des activités de rapine. D'une part, un banditisme plus ou moins organisé, en grande expansion au rythme où les classes les plus défavorisées comprennent les règles du jeu néo-libéral et le rôle dévolu au crime dans son fonctionnement. D'autre part, une structure de corruption institutionnalisée qui est présente à tous les niveaux, culminant dans la vente éhontée par les pouvoirs publics aux étrangers de tout ce qui pourrait servir à sortir ces pays de leur marasme.
Cette corruption par paliers, directe et indirecte, est la première source de revenus dans les pays d'Afrique subsaharienne. Le clivage économique est donc brutal entre, d'une part, une frange de mafieux enrichis et une toute petite bourgeoisie qui exploite et détourne les fonds publics et, d'autre part, le reste de la population en voie de paupérisation.
Le même phénomène s'est produit jadis dans d'autres civilisations, en Europe au Moyen Âge par exemple, ce qui a permis alors que se développe une élite qui finalement est devenue la source de tout développement. Pourquoi les pays sous-développés d'Afrique subsaharienne ne peuvent-t-il pas suivre la même voie ?
Parce que le clivage économique recoupe parfaitement le clivage culturel que nous avons vu et qu'il n'y existe donc pas de solidarité, aucun sentiment d'appartenance au groupe. La toute petite bourgeoisie qui s'enrichit s'identifie totalement à l'Occident et ne voit le reste de la population que comme une autre société qu'elle ne tolère que parce qu'elle en tire in profit.
Pour cette raison, tous les revenus, gagnés ou volés en Afrique subsaharienne, dès qu'ils dépassent le niveau de la plus élémentaire subsistance, ne sont pas investis dans le développement du pays, mais sont immédiatement réexportés vers l'étranger, où l'on trouve des investissements parfois plus rentables, mais surtout toujours infiniment plus sûrs que ce que le pays peut offrir.
Sans solidarité, pas de développement. Sans solidarité, en fait, pas de société.

